5 œuvresCorps et performanceFemmes et féminisme
Portrait intime é une série de cinq radiographies du propre corps de l’artiste, cadrant la région entre l’abdomen et les genoux. À première vue, les images reproduisent l’apparence neutre et clinique d’examens médicaux ordinaires. Cependant, cette familiarité est brusquement interrompue par la présence d’objets perforants — une seringue, un forceps, des ciseaux, un couteau et une fourchette — volontairement introduits à l’intérieur de son corps. Dans le langage médical, de tels éléments seraient classés comme des « corps étrangers », c’est-à-dire des objets déplacés de leur contexte habituel et trouvés de manière indue dans l’organisme. Ici, pourtant, cette intrusion n’est pas accidentelle : il s’agit d’un geste délibéré qui déplace le champ de la médecine vers celui de la performance et de la réflexion critique. La force de ces images réside dans la tension qu’elles provoquent dans le regard de l’observateur. Entre répulsion et curiosité, le spectateur est confronté à quelque chose qui semble violer simultanément des limites physiques, symboliques et culturelles. Ce qui devient visible n’est pas seulement l’intérieur du corps, révélé par la technologie radiographique, mais aussi une forme d’obscénité au sens le plus littéral du terme : ce qui demeure habituellement hors scène, invisible ou indicible. Dans le même temps, l’action qui a produit ces images introduit une dimension de cruauté, transformant le geste de pénétration — traditionnellement associé au plaisir, à la sexualité ou à la reproduction — en un rituel de violence auto-imposée. Dans ce mouvement, Cris subvertit des représentations historiques de la féminité. En occupant simultanément les positions de sujet et d’objet, de victime et d’agente, elle déplace le contrôle du récit sur le corps féminin. La violence cesse d’être un geste imposé de l’extérieur et devient un acte qui manifeste une forme d’autonomie, bien que troublante. Le corps se transforme ainsi en territoire de dispute symbolique, où les normes sociales, les attentes de genre et les dispositifs de pouvoir sont inscrits, contestés et reconfigurés. Le choix de la radiographie intensifie cette opération. Au début de son usage, à la fin du XIXᵉ siècle, la visualisation de l’intérieur du corps fut associée à l’idée d’intimité, comme si révéler les os de quelqu’un signifiait atteindre un degré extrême de proximité. Bierrenbach reprend cette tradition pour la déplacer : le portrait intime cesse d’être un geste de révélation affective et devient un dispositif critique. L’intérieur du corps, normalement caché, devient la scène d’une mise en scène qui expose la fragilité des frontières entre public et privé, plaisir et douleur, soin et agression. Les objets choisis — provenant à la fois de l’univers médical et domestique — renforcent cette ambiguïté. Des instruments destinés à saisir, couper ou pénétrer apparaissent suspendus à l’intérieur du corps comme des signes froids et silencieux. L’absence de sang, d’expression dramatique ou de toute théâtralité émotionnelle confère aux images une étrange élégance clinique. Paradoxalement, c’est précisément cette froideur esthétique qui intensifie leur charge psychologique, faisant de simples ustensiles des évocations de peur, d’abus, d’intimité et de mortalité. Plus que représenter le corps féminin, Portrait intime examine les manières dont celui-ci est historiquement construit, discipliné et imaginé. En transformant son propre corps en champ d’expérimentation visuelle et symbolique, Bierrenbach interroge les régimes de visibilité qui façonnent l’identité et la sexualité contemporaines. Le résultat est une œuvre qui utilise l’inconfort comme outil critique, proposant une réflexion sur l’autonomie, la vulnérabilité et les limites — physiques, sociales et imaginaires — qui délimitent ce que nous appelons l’intimité.






Cris Bierrenbach est née à São Paulo en 1964, où elle vit et travaille. Après deux années d'études en géologie, elle obtient une licence en cinéma à l'Université de São Paulo en 1992. Elle exerce le métier de photojournaliste de 1989 à 1996. Parallèlement, elle mène ses propres ...
Cris Bierrenbach est née à São Paulo en 1964, où elle vit et travaille. Après deux années d'études en géologie, elle obtient une licence en cinéma à l'Université de São Paulo en 1992. Elle exerce le métier de photojournaliste de 1989 à 1996. Parallèlement, elle mène ses propres recherches, s'intéressant toujours à l'histoire de la photographie et aux expérimentations avec les procédés techniques du XIXe siècle – notamment le daguerréotype – qu'elle réinterprète pour le contexte contemporain. L'artiste ne se limite pas à cette technique ; elle travaille également avec la photographie numérique, l'installation, la performance et la vidéo. L'autoportrait, dans toute sa richesse de significations, est un thème récurrent dans son œuvre, qui ne se limite pas à l'artiste elle-même, mais interroge la place, le rôle et la forme de la représentation des femmes dans la société.